désespoir...

J’ai trouvé chez Kierkegaard une conceptualisation nettement plus puissante que la mienne (quelle surprise) à l’égard de ce que j’avais dénommé maladroitement la dialectique ontologique lors de la première partie de l’article consacré à Terrence Malick. Voici donc quelques extraits du Traité du désespoir :
"a) Le désespoir vu sous la double catégorie du fini et de l’infini
Le moi est la synthèse consciente d’infini et de fini qui se rapporte à elle-même et dont le but est de devenir elle-même […]. Mais devenir soi-même c’est devenir concret ce qu’on ne devient pas dans le fini ou l’infini puisque le concret à devenir est une synthèse. L’évolution consiste donc à s’éloigner indéfiniment de soi-même dans une « infinisation » du moi, et à revenir indéfiniment à soi-même dans la « finisation ». Le moi qui ne devient pas lui-même reste, à son insu ou non, désespéré. Pourtant à tout instant de son existence le moi est en devenir, car le moi en puissance n’existe pas réellement et n’est que ce qui doit être. Tant qu’il n’arrive donc pas à devenir lui-même, le moi n’est pas lui-même ; mais ne pas être soi, c’est le désespoir.
Le désespoir de l’infinitude, ou le manque de fini
[…] Dans toute vie humaine qui se croit déjà infinie ou qui veut l’être chaque instant même est désespoir. Car le moi est une synthèse de fini qui délimite et d’infini qui illimite. Le désespoir qui se perd dans l’infini est donc de l’imaginaire, de l’informe.
[…] C’est l’imaginaire en général qui transporte l’homme dans l’infini, mais en l’éloignant seulement de lui-même et en le détournant ainsi de revenir à lui-même.
Le désespoir dans le fini, ou le manque d’infini
Ce désespoir vient de la dialectique du moi, du fait de sa synthèse, où l’un des termes ne cesse d’être son propre contraire. […] cette étroitesse qu’est la perte du moi, perdu non parce qu’il s’évapore dans l’infini mais s’enferme à fond dans le fini, et parce qu’il ne devient qu’un chiffre, qu’un être humain de plus, qu’une répétition de plus d’un éternel zéro.
[…]
b) Le désespoir vu sous la double catégorie du possible et du nécessaire
Le désespoir du possible, ou le manque de nécessaire
En face de l’infini la finitude limite ; la nécessité de même dans le champ du possible a pour rôle de retenir. Le moi, comme synthèse de fini et d’infini, est d’abord posé, existe ; ensuite, pour devenir, il se projette sur l’écran de l’imagination et c’est ce qui lui révèle l’infini du possible. Le moi contient autant de possible que de nécessité, car il est bien lui-même, mais il doit le devenir. Il est nécessité, puisqu’il est lui-même, et possible, puisqu’il doit le devenir.
Si le moi culbute la nécessité et qu’ainsi le moi s’élance et se perde dans le possible, sans attache le rappelant dans la nécessité, on ale désespoir du possible. Ce moi devient alors un abstrait dans le possible, s’épuise à s’y débattre sans pourtant changer de lieu car son vrai lieu c’est la nécessité : devenir soi même est un mouvement sur place. Devenir est un départ, mais devenir soi-même un mouvement sur place.
Le désespoir dans la nécessité, ou le manque de possible
[…] Manquer de possible signifie que tout nous est devenu nécessité ou banalité. Le déterministe, le fataliste sont des désespérés qui ont perdu leur moi, parce qu’il n’y a plus que pour eux que de la nécessité. C’est la même aventure qu’à ce roi mort de faim, parce que sa nourriture se changeait toute en or. […]
A ceci précède et succède de très beaux passages sur la nécessité de croire au possible, c'est-à-dire à Dieu, car comme le dit Kierkegaard « le critère le voici : à Dieu tout est possible ».