La suite (2)

Publié le par H.

Mais c’est à Avila que commence véritablement la partie troublante de la vie de Pierre DE BEHAINE. A cette époque, Pierre a 31 ans, il vient de se marier avec la patronne ce qui lui permet de  se consacrer entièrement à la peinture et de laisser à sa femme le soin de survenir confortablement à leur existence. Il ressemble plus à cette période à l’image que l’on peut se faire d’un peintre à la fin du XXème siècle : un être délicieusement tourmenté qui pratique un art un peu suranné, avec une passion et une énergie qui souvent le fait apparaître au petit matin avec des cernes d’artistes et de la peinture collée en paquet sur des cheveux devenu tignasse lors de la préparation de l’Ecole des Beaux-arts afin d’obtenir à moindre frais une certaine crédibilité artistique. Malgré le luxueux appartement de sa femme à l’angle sud-ouest de la Plaza Mayor, Pierre a d’ailleurs conservé son atelier dans le quartier de Malasana où tout ce que Madrid compte de jeunes artistes confondant hystérie et révolte continue de se réunir régulièrement. A la fin du mois de janvier 19**, Pierre se rend donc dans la charmante petite ville médiévale d’Avila, réputée pour ces murailles et pour ses deux célèbres mystiques Jean de la Croix et Sainte Thérèse de Jésus, pour passer deux jours chez une amie qui tient une galerie de peinture très apprécié par les touristes étrangers. Ce soir là, il rencontre par l’intermédiaire de son amie Piotr STEPANOVITCH, un peintre russe exilé à Venise. Immédiatement les deux hommes se plaisent mutuellement ; comme on dit généralement dans ce genre de situation, ils sympathisent. Et ce qui devait arriver, arriva : deux jours plus tard, alors qu’ils se quittent à la Puerta del Alcazar, Piotr STEPANOVITCH invite Pierre à Venise comme il inviterait un ami de toujours à lui rendre une nouvelle visite. Maria a alors eu l’idée géniale, il faut le dire, de reconstituer par le biais de témoignages et de relevés météorologiques l’atmosphère de ce soir qui devait être si important pour la suite de l’histoire. A partir de ces éléments, l’auteur a imaginé ce qui suit :

 

 

 

  « Le vent glacial jeta l’invitation de Piotr STEPANOVITCH  sur le visage de Pierre qui du attendre que le vent se plissent sur ses joues et roulent dans ces oreilles pour en comprendre le sens. L’espace d’un instant, la proposition réchauffa son corps avant que la phrase s’envole loin de lui et que la nuit la dévore. Il aurait alors pu jurer que la morsure des ombres l’avait également atteint car il ressentit une brève mais douloureuse incision derrière son dos.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fin de la première partie de l’histoire de celui qui est mort de s’être cru mort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La descente

 

 

 

 

 

 

            Francisco ferme la porte de l’appartement de Clémence, met ses mains dans ses poches, siffle un air de jazz et commence à descendre les escaliers.

 

 

 

Descente vers le 5ème étage

 

 

 

« Quand on y réfléchie finalement, Giacomo Casanova n’était pas véritablement un séducteur. Au final, c’était d’abord un consommateur. Certes, la séduction était souvent -mais non  nécessairement- un moyen pour aboutir à sa fin, mais le vrai séducteur lui séduit pour séduire. La séduction est sa fin et non son moyen. En ce sens, Casanova est certainement un homme en avance sur son temps. »

 

 

 

Descente vers le 4ème étage

 

 

 

« Clémence elle, en revanche, est une vraie séductrice. C’est une chose dont on peut être certain… C’est vraiment un mystère que le cinquième étage soit moins haut que les autres. »

 

 

 

Descente vers le 3ème étage

 

 

 

« A combien cela remonte-t-il ? Hum… cela doit faire cinq ans. Oui, c’était au mois de juin au bord de l’étang. On avait nagé, on s’était embrassé au milieu les roseaux, nos voluptés s’étaient séchées sur le rivage… Je n’ai jamais su pourquoi Clémence s’était offerte ce jour-là. Peut être parce que ce jour d’été était le bûcher idéal pour nos corps, nos sens et notre amour naissant qui nous rendait prisonnier. »  

 

 

 

Descente vers le 2ème étage

 

 

 

« Depuis, il est certain que l’on est scellé l’un à l’autre par une amitié indéfectible. De ce point de vu, la « roulade de l’étang » était bien une bonne idée. Clémence ne m’en n’a jamais reparlé, moi non plus d’ailleurs et cela fait bien deux ans que je n’y ai plus pensé. Depuis, Clémence se contente soit d’ignorer soit de séduire les personnes qu’elle rencontre. Mais je la soupçonne…. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Descente vers le 1er étage

 

 

 

« … de coucher de temps en temps avec des éphémères, ces hommes qui comme ces insectes  vivent trop peu de temps pour qu’on les connaisse quand on les rencontre et pour que l’on s’en souvienne quand on les quitte. Hum… pour être plus prosaïque, il faut bien reconnaître que Clémence se livre purement et simplement à des inconnus pour une nuit. Quand on y réfléchis, au bout du compte, c’est plutôt logique. »  

 

 

 

 

 

 

Descente vers le rez-de-chaussée

 

 

 

« Ces hommes sont vierges de ses tentatives de séduction, leur cœur est lisse de ses regards, de ses mots, de ses sourires plissés. Nulle émotion importée de son corps dans le leur, juste une énergie brute qui palpite et reflue. Le corps et le cœur doivent être des murs vierges pour que Clémence y laisse une signature de chair qui contrairement à ce que l’on peut penser est celle qui laisse le moins de traces. »

 

 

 

Le couloir

 

 

 

« En même temps, il faut reconnaître que ça fait un peu cliché. C’est dommage. »

 

 

 

La porte

 

 

 

« En même temps, il faut reconnaître aussi que je n’en suis pas complètement certain… Attends mec… il y a un truc qui cloche. Il ne faut pas que tu ouvres cette porte. Si je sors, je vais avoir des ennuis, j’en ai le pressentiment. J’en suis sûr même. Mais pourquoi ? Pourquoi bon sang. Ah… c’est agaçant. Je ne vais quand même pas rester là la main sur la poignée jusqu’à demain matin. Qu’est ce que j’ai fait ou plutôt qu’est ce que je n’ai pas fait ? Allez Francisco, allez mon vieux, cherche, cherche… Hum… Ah oui…Mon pote, laisse moi te dire que tu es lamentable. Si je ne te trouvais pas génial la plus tard du temps, je dirais même que tu me fais « pitié » sur ce coup. Oublier de prendre le nouveau code de la porte et avoir le pressentiment que tu vas te faire poignarder, tu peux être fier de toi. Bon… bah… il faut remonter. Attends. Prend un papier dans la boite aux lettres du cinglé du sous-sol qui ne viens jamais le chercher bien qu’il reçoive du courrier d’une façon singulièrement régulière. Tiens ce grand papier rose qui dépasse. Parfais. Tu remontes. Tu notes le numéro. Tu redescends. Tu sors. Tu fais ce que tu as à faire. Tu reviens. Tu ouvres la porte avec l’aide du code que tu as inscrit sur le papier. Tu remontes et tu peux boire un verre pour te féliciter. Au bout du compte, le pire dans cette histoire, c’est que j’ai bien failli finir prisonnier comme Casanova » 

 

 

 

Laissons Francisco remonter et nous descendons plus bas, allons sous la terre, car il s’y passe des choses intéressantes pour notre histoire.

 

 

 

 

 

 

Le deuxième sous-sol

 

 

 

 

 

 

Marc vit au sous-sol. Plus précisément, au deuxième sous-sol. Si le sous-sol est un choix, le fait pour lui d’être au second et non au premier n’a en revanche aucune signification particulière : Marc est au deuxième simplement parce qu’il y a déjà quelqu’un au premier. Marc eu la mauvaise surprise de découvrir que ce quelqu’un occupait déjà le premier quand il est venu s’installer, depuis très longtemps d’ailleurs. A part çà, les deux hommes ne se connaissent pas, ils ne sont même jamais rencontrés. Chacun d’eux considère que c’est très bien comme çà. Il aurait été dommage que cette promiscuité réduise à néant le principal avantage du sous-sol qui consiste en un voisinage humain très réduit et au delà dans la possibilité d’avoir la paix. Le sous-sol de Marc est aménagé aussi correctement que peut l’être un sous-sol habité par quelqu’un comme Marc, c'est-à-dire très mal. Une table, une chaise, un lit, un tas de vêtement et une lumière au plafond. C’est à peu près tout. La seule décoration de l’unique pièce rectangulaire contribue à rendre l’endroit encore plus vide comme peut le faire un panneau « baignade interdite » sur une longue plage déserte. Cette « décoration » -il semble vraiment que ce terme soit inapproprié en l’espèce- est une affiche d’environ un mètre sur 80 centimètres qui pend lamentablement de travers. Impossible de déchiffrer à plus d’un mètre ce qu’elle peut représenter. Tout cela contribue fortement à renforcer le côté « glauque » de l’endroit. Finalement, ce morceau de papier est plus une source de profond malaise qu’autre chose. Ainsi, peut-on y voir cinq rockers des années 70, les « green elephants », dans un look nécessairement ridicule trente ans plus tard : jean ultra serré et beaucoup trop courts, un gros paquet de macaronis sur la tête, épaisses chemises de velours généreusement ouvertes sur une toison dont la pigmentation semble dessiner un aigle du IIIème Reich. Une phrase est inscrite au bas de l’affiche, d’une ironie cruelle pour un groupe complètement oublié aujourd’hui : « Up all night with the new kings of rock ». En réalité, quand on voit les visages et l’allure des cinq hommes, on doute véritablement qu’ils aient pu être un jour, même lointain, les rois de quoi que ce soit. D’ailleurs, le groupe n’apparaît pas dans les œuvres complètes de Lester BANG, référence ultime, semble-t-il, en la matière.

Physiquement, Marc est comme sa cave : il est gris. Son teint, ses yeux, ses cheveux, tout est grisâtre. En forçant le trait, on pourrait dire que Marc semble recouvert d’une croûte de cendre. Etant en plus atrocement petit, imberbe, dégarni et courbé, il n’est pas loin finalement de ressembler à un champignon. Pas l’amanite, royale, rouge et mortelle. Non, plutôt, ces atroces petits champignons gris, qui poussent en bande dans les coins humides et sans lumières des forêts ou sur les souches spongieuses et émiettées. A ce titre, le sous-sol de Marc est un bel exemple de la symbiose possible entre l’homme et son environnement,  l’homme et le sous-sol contribuant l’un par rapport à l’autre à enrichir leur situation respective de réclusion. Pourtant, Marc n’est pas un « freak ». Un jour, vous l’avez peut être croisé lors de l’une de ses rares sorties et vous ne l’avez même pas remarqué. Cet homme ne vit pas dans la lumière blessante qui ouvre aux monstres qui s’aventurent en ville un passage dans la foule. Il se cache en réalité dans l’ombre qui accueille ses semblables, ces êtres insignifiants qui ne sont jamais effleurés par un regard ou une attention. Marc aurait bien pu vivre trois cents ans, personne n’aurait pu un jour se rappeler l’avoir rencontré. Cette formidable transparence aurait pu être un atout remarquable pour l’exercice de quelques professions exotiques : on pense bien sûr en tout premier lieu à agent secret. En fait, Marc est tellement invisible que justement les services de recrutement des polices secrètes ne l’ont certainement jamais repérés. De toute façon, il aurait probablement poliment refusé (les quelques fois où il est contraint de parler à un être humain, Marc se montre toujours excessivement polis et respectueux) car cela fait déjà longtemps qu’il s’est décidé à ne rien faire. Ce suicide professionnel est à peu près synonyme de suicide personnel de nos jours et Marc ne peut ignorer cette conséquence. Mais contrairement à la plupart, l’attitude de Marc n’est ni contrainte ni construite. Il ne cherche pas une voie de secours pour échapper autant que possible à la désespérante société qui l’entoure; ne rien faire n’est pas pour lui un combat ou une idéologie, c’est un état de fait. Marc ne cherche pas à fuir ni même contrairement à ce que pourrait croire à se cacher. Marc n’attend rien du dehors et il veut être tranquille. Dans le cas contraire, la vie dans la cave l’aurait déjà broyé. Vouloir lutter, c’est aujourd’hui la garantie de perdre. Si Marc était rentré dans son sous-sol en étant suicidaire, il se serait suicidé. En tout état de cause, Marc est au sous-sol et il n’est ni heureux ni malheureux. Cela fait longtemps qu’il ne se déplace plus sur ce pôle cardinal des sentiments humains. Marc est au sous-sol. Point.

Notre homme a pourtant eu une autre vie avant celle du sous-sol. C’est à Richarville, petit village de la Beauce, que Marc a été placé par la providence parentale pour y vivre une enfance et une adolescence. Je sais que certains imaginent déjà qu’une existence prolongée sur ces terres plates et désolés devrait pour partie expliquer les déséquilibres actuels de Marc. Je tiens vraiment à leur donner tord. L’immensité des sphères des cieux, les petits chemins de terre qui plongent brusquement dans quelques rares vallons conduisant à des bosquets cachés, gardien nécessaire par leur épaisseur, qui tranche avec les longues bandes de terre désertiques et immanentes, de quelque chose à découvrir, le vent qui fait parler les blés et tourner inlassablement les oiseaux, une terre tellement plate qu’on devine ses rondeurs, tout ceci crée une langueur propice à de longues rêveries. D’ailleurs, Richarville n’a pas fait de Marc un enfant malheureux mais un enfant comme il existe finalement tant d’autres, solitaire et silencieux.

 A l’age de treize ans, Marc s’est fabriqué une petite sarbacane en évidant une tige de bambou. Au grenier, il avait trouvé une petite sacoche de cuir qu’il utilisait pour mettre ses projectiles, des clous rouillés que son père avait gardé en grande quantité dans une grande boite en fer blanc. Dès qu’il le pouvait, Marc partait à « la chasse » avec sa sarbacane et sa sacoche. En réalité, il ne tua ni ne blessa jamais aucun animal, à peine quelques lapins furent parfois touchés par les pauvres clous devenus inoffensifs au bout de quelques mètres de course dans les airs. Pourtant Marc continuait régulièrement à aller seul, parfois toute la journée, en disant qu’il partait chasser. D’ailleurs, il continuait également à jouer au chasseur : il marchait prudemment, attendait patiemment ou écoutait longuement les craquements, les croassements, les sifflements… Son visage ne marquait ni résignation quand il revenait ni espoir quand il partait. Les échecs répétés et inévitables de ces excursions leur donnaient dès lors l’apparence d’un rite épuré de sa signification première comme ce sorcier africain bien connu qui se levait tous les jours pour invoquer les dieux des pluies puis retournait ensuite consulter consciencieusement les relevés météorologiques.

Un jour, Marc trouva une couleuvre morte. Sans hésitation, il l’a prit dans ces mains et, une demi-heure de marche plus tard, le serpent était caché dans le corps de Prosper, un épouvantail utilisé comme « camp de base » lors de ses plus lointaines excursions : il déposait ainsi souvent à ces pieds une gourde et des barres de céréales qui lui permettaient d’envisager avec sérénité le trajet du retour. Une fois arrivé chez lui, il vida la boite en fer blanc contenant la provision de clous rouillés, transférés dans une boite à chaussure opportunément découvert la veille. Son intention était de pouvoir conserver le squelette de la couleuvre une fois les chairs de celles-ci totalement décomposées. Marc se demandait notamment s’il ne pourrait pas le peindre en vert avec des petits points noirs et l’offrir à son père pour son anniversaire, ce qui soit dit en passant était certainement une très mauvaise idée. En même temps, il comptait retourner régulièrement chez Prosper pour regarder cet ultime travail du corps qui consiste à disparaître complètement. Le lendemain, Marc rentra de l’école à six heures, il faisait nuit et après une courte tentative, il dut renoncer à se rendre jusqu’à l’épouvantail. Le lendemain était un samedi. Il se leva tôt et partis immédiatement sans même prendre son instrument de chasse. Arrivé au milieu du champ où était planté Prosper, il fouilla immédiatement le cou de l’épouvantail où il avait caché le corps de la couleuvre derrière une mince barrière de paille. Dix minutes après, n’ayant rien trouvé, il dut se résoudre à accepter qu’elle n’y était plus. Pour la première fois de sa vie, un sentiment faisait vibrer le cœur et le corps de Marc : c’était un gros chagrin d’enfant, un chagrin irraisonné et puéril. Par dépit, il baissa la tête. Sur la terre gelée, gisait la tête du serpent, méconnaissable, déchiquetée, perforée, en un mot lamentable. Un vol de corneilles survola le champ. Leurs becs claquaient. Le vent fit tourner l’épouvantail et les oiseaux firent demi-tour et le vent souffla plus fort et les cisailles railleuses claquèrent de nouveau. La tête du serpent roula sur la terre, la tête du serpent, la tête qui frottait la terre en roulant et la tête du serpent roula sur les pieds de Marc. Il hurla et s’enfuit comme on s’enfuit dans un cauchemar avec une peur irraisonnée, une peur monstrueuse.

Marc ne sortit plus jamais chasser. Il ne sortit même plus du tout. Ce jour-là, il avait fait le premier pas qui devait le conduire, in fine, dans son sous-sol.    

Publié dans littérature

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