Après la suite (3)

Publié le par H.

La montée

 

 

 

 

 

 

Francisco est descendu et maintenant il doit remonter. Cette fois-ci, il ne siffle plus.

 

 

 

- « Allez mon vieux, en route. Ah la la. Je vais avoir l’air malin, tiens… hum… qui sait si je ne vais pas déranger Clémence et Stéphane plus que de raison… hum… non, certainement pas. Pauvre Stéphane. Je lui avait dis de ne pas tomber amoureux de Clémence. Et une fois qu’il est tombé amoureux, je lui ai dis de ne pas le montrer et encore moins de le dire. En même temps, tout ceci est normal. Stéphane devait aimer Clémence. Pour la réciproque… hum… d’après ce que je sais, Clémence se conduit avec lui de la même façon qu’avec les autres. Mais bon, « Heureux les affligés car ils seront consolés ». Stéphane est quelqu’un de prioritairement sympathique, trop prioritairement peut être d’ailleurs. Stéphane écoute, regarde, comprend. Du coup, on peut compter sur lui. Mais en même temps, cela le rend légèrement passif. Or, la séduction s’est certes savoir recevoir un regard mais c’est surtout le donner. Non ? De toute façon, à mon sens, la séduction c’est d’abord un art du verbe. Avec les mots, toutes les caresses sont possibles. Le regard ne doit pas déshabiller, il doit couvrir, le regard doit habiller, le regard doit être une enveloppe. Ce sont les mots qui déshabillent. Ce sont les implicites qui sont les interstistices où l’on glisse un doigt pour frôler la nudité découverte. Ce sont les ambiguïtés qui sont les plis d’une robe qui glissent sur la peau et la caressent. Bon, mec, tu… comment dirais-je… tu n’es pas très intéressant. Reconcentre toi et n’oublie pas tes missions. Tu remontes. Bon, çà c’est en bonne voie. J’arrive chez Clémence. Alors après, tu prends ce papier rose et tu notes le code. Tu te souviens et tu n’oublies s’il te plait. Drôle de papier d’ailleurs. Cela doit être un format A3. Inhabituel. Cela doit être une réclame qui, malgré l’originalité certaine du format papier choisie, doit être aussi grotesque que tous les messages du même genre. Voyons. »

 

 

 

Francisco est sur le pallier du sixième étage devant la porte de l’appartement de Clémence. Il lit le papier rose qu’il tient entre les mains. Apparemment il ne s’agit pas d’une publicité, apparemment il ne s’agit même pas de quelque chose d’ordinaire, pour preuve la réaction de Francisco fut la suivante :

-         « Qui c’est ce cinglé ? »

 

 

 

 

C’est Jack MAKI.

 

 

 

 

JACK MAKI à Shanghai

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            Nous avions laissé un Jack MAKI vraiment mal au point en Italie. Rongé par ses démons, pleurnichard et fébrile, MAKI faisait peine à voir. Mais quand Jack MAKI prend le bateau à Naples pour se rendre en Sicile, c’est un autre homme qui sourit aux côtes de la péninsule qui s’éloignent. Le costume de lin bleu qui l’habille réalise le subtil équilibre entre élégance et décontraction. Son regard est étudié pour être pénétrant, faussement mystérieux et vraiment charmeur. Son teint est soigneusement halé, sa démarche doucement nonchalante et son visage particulièrement serein. MAKI sourit à l’avenir et aux femmes, satisfait de lui-même. Malheureusement, à ce stade de l’histoire, les raisons de ce changement ne nous sont pas encore complètement connues. Il est écrit cependant que certains protagonistes devraient ultérieurement nous éclairer. Toujours est-il que l’on sait qu’à Rome, en sortant de la………….., MAKI vendit les reproductions et livres religieux qu’il avait acquis depuis son arrivée en Italie. Avec l’argent, il acheta un manuel mensonger promettant « une aisance compète et une conversation brillante en italien » et chercha à séduire quelques femmes par divers moyens, souvent avec succès. De toute façon l’argent n’était pas un problème, MAKI en avait encore suffisamment. Il resta encore cinq mois à Rome avant de gagner tranquillement le sud au moyen d’une vielle décapotable Ford, acquise on ne sait comment. Deux mois plus tard, royal et resplendissant, MAKI flemmarde sur le ponton arrière du bateau pour Palerme en regardant d’un œil les côtes de la péninsule, et de l’autre une charmante petite créature trop concentrée à scruter le point imaginaire situé à l’exact opposé de MAKI pour ne pas l’avoir remarqué.

Bien qu’il n’y fit pas grand chose, MAKI resta plus d’un an en Sicile avant de continuer son chemin ailleurs. Il devait ainsi rester plus ou moins longtemps à Tripolis, Damas, Mana ma, Mascate, Sanaa, Bombay, Vientiane. Après un court séjour à Thaïlande, Jack prit un avion pour la Chine et le 14 juillet 19**, à 15h.20, heure locale, Jack MAKI se posait en douceur à l’aéroport international de Shanghai.

Rapidement, MAKI eu le pressentiment que ce séjour chinois n’allait pas bien se passer. Il n’aurait pas vraiment su dire pourquoi, simplement, il se sentit rapidement mal à l’aise. Pourtant, on peut imaginer sans trop de difficultés que la vie au Yémen ou en Arabie Saoudite doit présenter de nombreux désagréments. On peut même légitimement se demander quel peut être l’intérêt d’y mettre les pieds. En réalité, les séjours dans ces pays ne furent pas de tout repos pour MAKI mais c’est bien ce qu’il recherchait : un peu de turpitudes matérielles et spirituelles pour avoir l’impression de vivre des « aventures » car en effet l’illusion de les vivre nécessitent souvent le sacrifice d’un certain confort. A Shanghai, les choses se présentaient sous un angle différent. Les désagréments d’une vie dans un pays où l’on n’ait pas censé aller avaient disparus : la ville offrait tout le confort moderne et la plupart des distractions du monde occidental à celui qui pouvait se les offrir ce qui était le cas de MAKI. D’ailleurs, lui même n’était pas mécontent de trouver un peu de repos. Malgré tout, le séjour de MAKI commença par une déception à la mesure du personnage: ici, comme ailleurs en Asie, il fallait payer les femmes. La séduction, et pas même sa forme la plus médiocre, à savoir la séduction par l’argent, ne devait ni même ne pouvait être mobilisée. Les filles de Shanghai n’étaient séduites – et par la même également repoussées – par rien. Les femmes ne voulaient pas être séduites, elles voulaient être payées, c’est tout. Résigné, Jack paya un verre, puis deux, puis un massage des mains, puis un massage du dos, puis la suite…  C’est ainsi que Jack MAKI passa sa première soirée à Shanghai dans un de ces endroits où malheureusement l’entrée n’est pas interdite aux australiens et aux hollandais hurlant et suant de façon excessive et rendus hystérique par l’envoûtant reflet gris de leur carte platinium sur les épaules dénudées et dorées des belles lianes chinoises.

Déception n’est pas malaise mais rapidement le second chassa le premier dans l’esprit de Jack MAKI. D’abord, il se rendit rapidement compte que ce n’était pas seulement les femmes qui ne s’intéressaient pas à sa belle personne. En réalité, la ville elle même ne lui prêtait aucune attention, ce qui, avouons-le, est en effet assez vexant. Shanghai semblait ainsi principalement préoccupée par l’avancée de la hauteur des immeubles et de la largeur des routes. Si cela expliquait pourquoi les chantiers fonctionnaient vingt quatre heures sur vingt quatre, cela n’expliquait pas pourquoi, si tant est que cela est une importance, toutes les constructions étaient « ratées » au delà de l’inimaginable. Shanghai était devenu un espace de blocs verticaux. Elle ressemblait désormais méchamment à la ville des Troublemakers à capuche jaune du dessin animé Goldorack sans le côté « kitch assumé » de villes comme Las Vegas ou Buffalo. Telles étaient les pensées de MAKI à la fenêtre de son hôtel en regardant la nuit tombée sur le plus grand chantier de l’humanité. C’est à ce moment    que, pour la première fois depuis son départ des Etats-Unis, il repensa à sa mère et à l’histoire de l’homme immortel qu’elle aimait lui raconter. Depuis sa chambre devenue glaciale en raison d’une climatisation incontrôlable, depuis ce bloc parallélépipède perdu dans le vide intersidéral de l’espace chinois, MAKI retrouva immédiatement l’image du livre de contes dans les mains de sa mère. C’était un gros livre à fausse couverture de cuir rouge, jaunis, corné et avec de larges sillions noirâtres sur la tranche. En revanche, il ne se souvenait plus très bien de l’histoire en question[1]. Grosso modo, c’était une parabole dissimulée derrière la volonté d’un homme, que nous appellerons «le personnage principal », de partir à la recherche de l’immortalité. Le personnage principal rencontre d’abord un homme dans une forêt qui lui dit qu’il a obtenu de mourir que lorsque qu’il aura abattu tous les arbres de la dite forêt en question. Cela ne satisfait pas le personnage principal qui continue son chemin. Ensuite, il rencontre un autre homme qui lui dit qu’il a obtenu de mourir uniquement lorsqu’il aura bu tout le lac sur le bord duquel il se trouve avec sa cuillère mais cela ne satisfait toujours pas le personnage principal qui continue de nouveau son chemin. La suite, MAKI ne s’en rappelait plus. Mais il venait de penser que, si la date de sa mort était repoussée à l’instant où il aurait finit de compter tous les immeubles de la ville, une vie beaucoup plus longue et beaucoup plus ennuyeuse que celle sur laquelle il pouvait raisonnablement compter s’offrait à lui.

Face à Jack MAKI, au quinzième étage d’une tour quelconque, des chinois squelettiques faisaient du rameur. Tous les chinois qui habitent la centaine de tours quelconques autour de la tour quelconque où les chinois faisaient du rameur pouvaient admirer leur réussite sociale. C’était d’ailleurs la raison essentielle de la prospérité de l’établissement et de ses tarifs exorbitants. Malgré cette scène aussi déprimante que quotidienne, MAKI décida que cette nuit il allait retrouver sa bonne étoile. Cela allait être l’aventure. L’imprécision propre à ce qu’il s’agit d’appeler une aventure convenait à MAKI qui était prêt à vivre à peu près n’importe quoi. Il comptait pour cela sur un chinois mystérieux et sale rencontré la veille. Il était trois heures du matin et MAKI sortait de son taxi. Juste avant de fermer la porte du véhicule, MAKI eut le temps d’entendre le compteur prononcer l’habituel « Good bye passenger ». Ensuite, il eut encore le temps de penser que le chauffeur l’avait déposé sur Huaihai Zhonghu alors qu’il avait prononcé très distinctement Jinling Xilu. Juste après, FUXING était devant lui. Le début de leur rencontre fut très commun. FUXING tendit sa carte à MAKI en balbutiant quelques mots d’anglais. Dessus, il était écrit, comme sur toutes les autres cartes que MAKI avait pu lire, « Business Manager ». Les chinois faisaient tous du Business et ils étaient tous Manager. MAKI le regarda. C’était un jeune chinois qui devait peser à peine plus de cinquante kilos. Malgré cet handicap très courant en République populaire de Chine,  FUXING était habillé comme la vedette du cinéma américain Bruce WILLIS. Il portait un marcel blanc très sale et un jean taillé pour des cuisses impossibles à obtenir sans un minimum de musculation quotidienne. Il était laid, souriant et très excité. Il se retourna et lui présenta un autre chinois. C’est un hong konghkais bedonnant et jovial. FUXING l’appelait Elephant ce qui faisait beaucoup rire les deux chinois. Légèrement crispé, MAKI demanda à Elephant et à Bruce Willis ce qu’il lui voulait. Bruce gratta l’une des nombreuses taches de son marcel et répondit en souriant qu’il cherchait quelqu’un pour s’amuser. Il prit une deuxième carte, la tendit à MAKI et lui fit promettre qu’il l’appellerait. La première idée de MAKI fut bien sûr de ne rien en faire. La situation était déjà assez difficile, il ne voulait pas qu’elle tourne au grotesque. Mais après une nouvelle journée d’errance, il dut se résoudre à l’évidence : seul, il ne pouvait rien faire dans cette ville. A cinq heures, il appela Bruce puis il s’installa devant la fenêtre et attendis. A sept heures, il mit de l’eau chaude dans une soupe hyophilisée achetée le matin, la mangea et attendis de nouveau. A neuf heure, il commença à réfléchir à sa situation et à se dire qu’il était peut être temps de rentrer. A onze heures, le téléphone sonna. Bruce Willis l’attendait dans le hall de l’hôtel.     

Une fois descendu, Jack MAKI fut doublement irrité. D’abord Elephant n’était pas là ce qui signifiait qu’il allait devoir subir le charabia anglo-saxon de Bruce. Ensuite, Bruce WILLIS en question ne respectait plus l’éthique vestimentaire de la vedette américaine qui semblait lui servir de modèle. Aux vêtements de la veille, il avait  en effet inutilement rajouté un bandeau blanc sur ses cheveux gras et tombant. Le chinois hybride (mi mauvais joueur de squash, mi faux héros de blockbuster) eut un large sourire en voyant arriver MAKI. A peine ce dernier eut-il le temps de l’entendre dire « Day good for business, but now night good for business » que Bruce était déjà sorti. Une fois dehors, les deux hommes furent englués dans la poisse d’une tiédeur fétide, un souffle chaud et malade, une nuit tropicale polluée et contagieuse. Bruce marchait très vite, sans se retourner et MAKI connaissait des difficultés certaines pour le suivre. Il n’arrivait jamais à marcher à la hauteur de son compagnon dont le rythme de marche l’obligeait à laisser un écart de quelques mètres entre eux. Au milieu de la rue, sur la droite, MAKI remarqua un immeuble anormalement vide dont les murs du rez-de-chaussée étaient recouverts de hiéroglyphes chinois. Il piqua un rapide sprint pour rejoindre Bruce et lui en demander la signification. La réponse du chinois : « Too old. Destroy » le plongea dans un abîme de perplexité, l’immeuble en question ne pouvant pas avoir plus de 20 ans. Bruce en profita pour reprendre quelques mètres d’avance. Manifestement, il savait très bien où il voulait se rendre et il voulait s’y rendre très vite. MAKI fut étonné par les rues qu’ils empruntaient désormais : ils étaient à quelques mètres seulement d’une masse de tour menaçantes et pourtant ici, les rues étaient étroites, bordées d’arbres et d’anciennes résidences coloniales. Et surtout, tout était désert. Il n’y avait pas d’autre bruit que celui du souffle de la nuit tiède. Mais Jack MAKI n’eut pas tout le temps qu’il aurait souhaité pour apprécier ce calme nouveau car l’ami Bruce continuait sa course folle. Désormais il utilisait chaque croisement pour changer de direction à tel point que MAKI le perdait souvent de vue. Droite-droite-gauche-droite… la sueur dessinait un aigle royal, en plein envol sur le dos de la chemise de MAKI…. Gauche-gauche-droite… un croisement vide. Bruce avait pris trop d’avance ; MAKI était perdu. Il resta là, attendant que quelque chose se passe. Cinq minutes s’écoulèrent. Puis cinq autres. Enfin, la tête du chinois dépassa du bout de la rue. Il faisait signe à MAKI de le rejoindre.

A peine tourné l’angle, Bruce arrêta MAKI devant une grande maison coloniale protégée par une grille en fer forgée de belle facture. Sur la droite, au bord d’un chemin herbeux semblant mené vers le parc de la demeure, une pancarte était plantée. En l’état actuel des choses, MAKI ne fut guère surpris de lire sur cette dernière une information qui semblait confirmer l’absurdité leur présence en ce lieu à cette heure : « Ancienne résidence de Sun Yat-sen. Visite guidée uniquement sur rendez-vous le lundi matin de 9h à midi ». La question principale était désormais de savoir ce qu’ils allaient faire car la maison était aussi silencieuse et inquiétante que la nuit. Le chinois pris MAKI par la main. Ils longèrent le mur de l’enceinte. A l’angle, Bruce s’arrêta et montra à Jack M. une porte. Cette dernière était le meilleur exemple possible d’un élément visuel immanquable mais pourtant invisible. Cette porte semblait par la même symboliser le concept de « l’évidence a posteriori ». Un peu comme quand Todd HAMLIN vous dit que Patrick BATEMAN est un looser et un ringard. Vous côtoyez tous les jours P. BATEMAN, vous le saviez inconsciemment que c’était un sale ringard mais quand on vous le dit tout s’éclaire, vous êtes foudroyé par la force de cette évidence pointée du doigt. Peinte en rouge, construite à partir de planches de bois disposées verticalement, fermée par un solide serrure noire et rectangulaire, cette porte semblait être également le représentation platonicienne de la porte en soi. Au final, MAKI eut le privilège ce soir là de voir une porte doublement conceptuelle. Bruce regarda Jack en souriant et s’approcha de la porte. MAKI se dit que le chinois allait peut être enfin montrer son vrai visage : « Il va probablement se transformer en ninja et démolir la porte par un coup très propre ». Mais Bruce ne fit que la pousser pour l’ouvrir. Derrière elle, il n’y avait rien d’autre qu’un carré d’obscurité.

Jack MAKI s’attendait à déboucher sur le parc de la demeure. En réalité, à peine entrée, un mur bloquait le passage et le sol laissait place à de grossiers escaliers en terre. Arrivée en bas, Bruce et Jack se retrouvèrent dans un corridor proportionné aux morphologies des premiers chinois apparus sur cette planète : à peine un mètre de hauteur. MAKI se rendit rapidement compte de la perversité implicite du passage : trop haut pour devoir se mettre nécessairement à genoux mais trop bas pour pouvoir se courber sans douleur. Aussi, c’est dans le noir complet et dans une position très inconfortable que Jack MAKI s’accrocha au pantalon graisseux du chinois pour avancer vers ce qu’il convient d’appeler l’inconnu. Jack M. était désormais bien déterminer à ce que tout ce cirque soit éclairé rétroactivement par le lieu où il se rendait. Le caractère surnaturel de sa présence ne pouvait pas s’éterniser éternellement et au bout du chemin, une explication rationnelle devrait permettre de chasser de ces moments la désagréable sensation que quelque chose de vraiment anormal pouvait parfaitement se produire si tant est que les limites du vraisemblable n’aient pas déjà été franchies. Cependant, l’inconfort physique et moral de la situation de MAKI devait cesser pour un temps. Après une centaine de mètres, le couloir s’élargit, des marches apparurent et à leurs sommets une nouvelle porte en bois rouge s’ouvrit sur une petite cabane vide. Bruce ouvrit une autre porte située à l’opposé de celle par laquelle ils étaient sortis de terre et les deux hommes débouchèrent sur un parc. Ce dernier était immense si bien qu’il était impossible de savoir si c’était toujours celui de la demeure de Sun Yat-sen. MAKI se retourna mais la maison était invisible. Les ombres des arbres dessinaient sur l’herbe du parc  autant de pointes menaçantes l’incitant à ne pas rebrousser chemin. En se retournant, MAKI constata que des milliers de points lumineux éclairaient l’autre partie du parc. Bruce porta sa main droite à son oreille pour faire signe à MAKI d’écouter. Un battement sourd s’élevait. Il était très facile d’identifier ce signal comme étant un son d’électro-funk tirant son renouveau actuel de la nouvelle scène berlinoise. Ces deux éléments amenèrent MAKI  à tirer une conclusion qu’il pensait définitive : Bruce l’amenait dans une soirée underground chinoise.            

L’heure qui suivit confirma la remarquable intuition de Jack MAKI. Après dix minutes de marche, les deux hommes arrivèrent au bord d’un petit lac. Des centaines de petites bougies et des dizaines de petites barques flottaient à sa surface. La musique venait d’une demeure assez ancienne plantée sur pilotis au bord du lac. Malgré la présence de ce ventricule bourdonnant, l’ambiance était tendrement calme et romantique. Des embarcations s’élevaient des chants de femmes. On y retrouvait toute la musicalité merveilleuse de la langue chinoise, le vrai trésor de ce pays, la dernière «syllabe» restant collé au palais et s’écoulant lentement de la bouche comme une plainte douce et suggestive. Au ras des flots, des mains sortaient de l’obscurité éclairées par la bougie qu’elles venaient d’allumer et de déposer dans un petit cercle de métal. Mais Maki n’eut guère le temps de laisser son esprit se faire parfumer par cette belle fragrance « nuit câline à Shanghai ». Bruce Willis lui montra la maison. Nous sommes en retard. On nous attend lui dit-il. MAKI avait envie de mettre un point final à toute cette histoire, aussi il suivit Bruce sans hésitation ni regret.

A l’intérieur, MAKI sentit immédiatement toute son énergie aspirée par la maison. Puissant, saignant, battant, le ventricule le broyait : ses parois se contractaient pressant puis relâchant le puissant flux sanguin coagulé par toutes les personnes collées par le manque d’espace, la sueur et la cinquième force d’attraction des lois de la science physique, la plus puissant de toute, le désir des corps. Bruce, qui avait disparu immédiatement dès leur entrée, revint rapidement. Il tenait dans sa main droite la main gauche d’une beauté asiatique, l’incarnation physique du sort d’ensorcellement. C’est ta partenaire. Je reviens lui dit-il. MAKI n’eut pas la force de réfléchir au terme de partenaire qu’il attribua aux faiblesses de Bruce dans sa maîtrise de la langue anglaise. Il n’eut même pas la patience d’être surpris. Tout en regardant la créature qui lui faisait face, il posa sa main droite sur le creux de la hanche laissé à découvert par une robe bleu clair qui donnait à celle qui l’a portée la légèreté d’une apparition éphémère. MAKI eut l’impression de toucher des couleurs : le long de son bras remontaient à toute vitesse des traits catalyptiques qui venaient tirer les terminaisons nerveuses de son épaule. Il sentit un noir feu follet, un jaune gratté jusqu’au bronze, épais et chaud comme le sirop d’une veine vénéneuse, un gris brûle parfum de tectoniques anciennes, un blanc intumescent et inusité. Il entendit dans son corps le claquement bref et intense de quelque chose qui cédait. Il était face à un sentiment rare, il était face à la nécessité. Il devait prendre ce corps, le toucher, le pénétrer. Mais il devait également entendre une voie familière lui tenant un discours familier. Nous sommes en retard. On nous attend. Bruce WILLIS était déjà  de retour et il entraîna MAKI et sa si désirable partenaire vers un nouvel inconnu.

A l’opposé de l’endroit où ils étaient entrés, Bruce ouvrit une porte qui conduisit le trio dans sur une sorte d’anti-chambre. Sur la droite deux chinois graves et concentrés étaient assis derrière un bureau. Bruce se tourna vers MAKI pour lui dire en substance que maintenant on ne rigolait plus et que les choses étaient sérieuses. Un des deux chinois du bureau chercha dans une boite un badge qu’il remit à la créature. C’était un rectangle blanc où était inscrit le mot partenaire avec sur la gauche un petit drapeau américain. MAKI lui adressa le sourire le plus assuré qu’il pu compte tenu d’une situation qui commençait à s’éloigner dangereusement d’une possible anticipation raisonnée et raisonnable. L’autre chinois se mit également à chercher quelque chose dans sa boite. MAKI tendit toutes ses forces vers la main du chinois, cette concentration nerveuse faisant refluer de son corps la pulsion qu’il l’avait envahie quelques minutes plus tôt. Le chinois en sortit un badge en apparence identique à celui de la créature : carré blanc et drapeau américain. Il le tendit à Bruce. Celui-ci écarta la veste en cuir porté par MAKI et épingla le badge sur sa chemise blanche à rayure marron légèrement éclairci par quelques fils rouges. Dessus MAKI pu lire :

 

 

 

 

 

 

Drapeau américain                                                Société secrète du business

Section du lotus en fleur

Manager

 

 

 

 

 

 

Bruce sourit à MAKI. Il semblait ravi et de plus en plus excité. MAKI sourit également et pensa très fort «Ce type et tous ses petits copains sont dingues. C’est là tout simplement le dernier mot de cette histoire». La certitude d’avoir affaire à des cinglés eut l’effet, d’apparence paradoxale, de calmer les nerfs de Jack MAKI. « Ces mecs étant tarés, il assez prévisible d’envisager la suite des événements. L’irrationalité du fou est un fait rationnel. » Bruce ouvrit la porte de l’antichambre et désigna à MAKI des escaliers descendant au sous-sol. Nous sommes en retard. On nous attend répéta-t-il. Jack MAKI prit la main de sa docile partenaire. « L’ouverture de la Chine au commerce international a complètement shootés ces malheureux. Je vais certainement assister à une scène bouleversante d’irrationalité comique et collective dans une cave de Shanghai à deux heures du matin. Finalement, MAKI tu es un petit veinard ». Le temps de penser ces trois phrases on ne peut plus judicieuses, lucky Jack était descendu là où on l’attendait.  

            Excepté le fait qu’une vingtaine de chinois et une dizaine d’occidentaux attendaient en silence autour d’une table circulaire, il n’y avait rien d’extraordinaire dans la pièce du sous-sol, banal rectangle aux murs gris. Bruce désigna à MAKI le seul siège resté vide où ce dernier s’installa pendant que la créature, comme les autres partenaires présents, se positionna debout derrière lui. MAKI adressa un sourire de compassion en direction des sept hommes et deux femmes non chinois qu’il pu dénombrer. Via les drapeaux sur les badges, il pu constater une sur représentation anglaise (trois hommes) et allemande (un homme et une femme) ce qui semblait être finalement un fidèle reflet du dynamisme des investissements directs à l’étranger de ces deux pays. Paradoxalement pourtant, MAKI était le seul américain. Soudain, toute la compagnie se leva, un chinois à petite lunette noir ressemblant vaguant à Tony LEUNG fit son entrée. Comme son badge l’indiquait, il s’agissait du « Boss ». Ce dernier fit une forte impression auprès de MAKI. Jack aimait les hommes élégant, charmeur par instinct. La prestance qui se dégageait du personnage détonnait en effet par rapport à la petite bande de plouc que MAKI avait pu voir autour de la table et qu’il considérait comme tel. Le Boss se dirigea dans le coin droite de la salle où Bruce s’était retiré. Il discutèrent quelques minutes puis le Boss se tourna vers l’assemblée. Il allait parler.

            Le discours du Boss fut long et souvent confus. Ce dernier constitue un curieux mélange de phrases simples mal dites et de mots compliqués mal employés associés à des métaphores douteuses. Il ne serait donc être question ici de le retranscrire dans sa totalité. On en présentera une version réduite à peu près de moitié, le sigle […] symbolisant les coupes les plus importantes. Il est difficile de réussir une traduction claire de ce qui fut dit au cours de cette soirée : les nombreuses erreurs grammaticales et sémantiques, les défauts de sens, et les incongruités sont à mettre à la charge du Boss qui dès le début rappela à chacun que la business avait sa langue et qu’il s’agissait de l’anglais. Sa maîtrise de cette dernière était pourtant guère mieux assurée que celle de Bruce. Avant ceci, il me faut quand même vous signaler un détail quant à la disposition des personnes de cette scène. Comme je l’ai déjà dit, la table où sont assis tous les managers est une table circulaire. Tous les spécialistes en la matière vous diront que c’est là l’aménagement de l’espace le plus pertinent possible quant il s’agit pour une personne assise de s’adresser à ses collaborateurs. Tout le monde voit l’orateur et réciproquement. Le contrôle de l’attention intellectuelle des participants est optimal. Les stratégies d’évitement deviennent plus difficiles ou du moins plus dangereuses. Au surplus, la table circulaire permet souvent un « effet de levier vers le haut » en ce sens que chacun des participants cherchent rapidement à adopter les signes extérieurs d’écoute manifestés par le mieux disposé d’entre eux. Enfin, last but not least, selon la formule qui connut un temps un certain succès dans le milieu des Professeurs agrégés des universités qui trouvaient chic de terminer ainsi leurs papiers doctrinaux, la symbolique du rond permet de concilier hiérarchie de l’organisation avec l’unité et la dépendance réciproque de ces éléments. En effet, d’une part chacun sait que la proximité physiques avec le siège du chef constitue un indice fiable du degrés de pouvoir de chacun mais d’autre part, le rond crée une cohésion entre les participants, une relation d’égal à égal, chacun étant un maillon de la chaîne. Cette figure circulaire est très fréquemment utilisée dans les organisations où « l’esprit d’équipe » est généralement considéré comme un facteur clef de succès. Confere  par exemple le rituel des sports collectifs : tout le monde debout, en cercle près de la ligne de milieu de terrain avant le début du match. Donc si la table circulaire est un optimum de premier rang  quand il s’agit pour une personne assise de s’adresser à ces collaborateurs, cette solution devient cependant un optimum de second rang quand il s’agit cette fois pour une personne, debout, de s’adresser à ces collaborateurs. Cette situation oblige en effet la moitié de l’assemblée à se retourner sur son siège et à écouter dans une situation d’inconfort physique peu optimale qui peut rapidement affectée la qualité intellectuelle de l’écoute. Mais peut être que ce genre de réflexion n’est pertinente que pour les organisations reposant fondamentalement sur une divergence d’intérêt entre les participants (entreprises, administration, sport, école…) soit cependant la quasi-totalité de ces dernières. Dans le cadre d’«une société secrète», l’inconfort pollue de façon beaucoup moins considérable le discours du leader car son autorité est uniquement charismatique. Toujours est-il que MAKI, malgré un enthousiasme certain devant les qualités de leadership du Boss, eut la malchance d’être complètement dos à lui. C’est donc dans une position difficilement descriptibles mais assurément inconfortable que Jack MAKI entendit ce qui suit :

 

 

 

            «  Messieurs, managers hommes et managers femmes, monsieur l’américain, je vous dis bonsoir. Pour commencer. Pour la suite, je dis qu’aujourd’hui la société secrète du business peut être fière. C’est sur. Je dis en effet qu’aujourd’hui la médaille d’or du business est enfin avec nous. Le business a sa langue et il s’agit de l’anglais. Le business a aussi son pays et il s’agit du votre monsieur l’américain. Nous tous c’est sur devons remercier FUXING. Nous devons remercier FUXING je le dis car grâce à FUXING la section du lotus  et son lotus ont désormais tous les pétales de la fleur du lotus. Notre fleur va resplendir sur le monde du business avec un membre aussi pertinent que vous monsieur l’américain, je le dis. Monsieur l’américain, vous êtes à partir de ce moment ci  la trompe de l’éléphant tendue vers le pays des mines d’or et des casinos d’argent. Nous nous sommes l’éléphant parteners limited compagny mais vous vous êtes notre trompe sur laquelle nous allons glisser comme sur un toboggan. […] Je le dis. Je dis encore que vous êtes notre disquette porteuse d’un programme d’espoir et de conquête que nous allons insérer dans le disque dur du succès des investissements corroboré par notre prochain price earning ratio. FUXING, qu’il convient désormais d’appeler FUXING and FUXING, doit être applaudis. Santé à lui. Enchanté de vous connaître maintenant monsieur l’américain. Vous êtes, vous savez, notre plus importante ouverture de capital via la foreign sale corporation que vous êtes. C’est un brillant passing shot que nous allons réaliser sur le New York stock exchange. […]

            Cet heureux événement ne doit pas me faire sortir de la tête les événements importants. Je dis qu’hier, j’ai vu les « Boss » de la section du « dragon céleste » et celle de « la carpe bavarde ». On a dit que les résultats étaient bons. Le raid doit continuer pour que la poudre d’or continue de pleuvoir sur notre société. Il pleut des dividendes, il faut qu’il en pleuve plus car comme le dit le proverbe, le lac bien rempli fait l’appétit du poisson. […]

            Les missions ont été bien remplies, elles doivent être poursuivies par de nouvelles missions. En conséquence que chacun écoute les nouvelles missions que j’ai pour lui. SHOUZOU, il faut que l’excédent brut d’exploitation des bouteilles en plastiques franchisse un nouveau cap. LEE, il faut que ta fameuse méthode des potentiels métra (MPM) soit plus rationnelle sur le tout tissé. MING, tu casses trop de vases. [Le narrateur tient à souligner son désœuvrement le plus complet face à un aussi mauvais jeu de mot]. Non, en fait MING tu dois voir ce que l’on peut faire avec notre préteur en dernier ressort. Certains mettent en avant son aléa moral. Quand est-il pour de vrai ? DANONG, les trois sections de la société se montrent perplexes vis-à-vis du nouveau concept de la « science du business » : la voiture qui n’existe pas existe-t-elle ? Tu dois renifler des renseignements. […]  Et enfin pour vous Monsieur l’américain, j’ai aussi une mission qui va aller droit au cœur de votre esprit nécessaire de businessman puisque vous êtes américain. »          



 

 

[1] Malgré tous ses efforts de recherche, le narrateur exprime ses regrets face à l’impossibilité qui est la sienne de citer l’auteur de cette histoire. Il l’appelle de tous ses vœux  à se manifester pour que lui soit rendu la reconnaissance qui lui appartient et pour que la fin de ce conte ne lui reste pas à tout jamais inconnue.  

Publié dans littérature

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